Voici l'article de Lisyane Gagnon parue dans l'édition numéro 12 (Novembre-Décembre 1963) du journal l'Indépendance publié par le Rassemblement pour l'Indépendance Nationale.
(Les caractères gras sont de moi et non dans l'article)
ON JOUE LE "GOD SAVE THE QUEEN" À LA PLACE DES ARTS
C'est avec le "God Save the Queen" que s'est ouvert, le 20 octobre , à la Place des Arts, le récital de
Mahalia Jackson.
Qui en est directement responsable? L'imprésario, Mme Jackson elle-même, ou la direction de
La Place des Arts? Je l'ignore. Mais une chose est certaine: cette initiative est, comme l'écrivait le
critique de jazz de
La Presse, "horrible, atroce, inadmissible et inconcevable"... surtout quand elle
a leu quelques minutes avant que la voix sublime de Mahalia Jackson nous chante la liberté. Et un fait
demeure: les autorités de La Place des Arts -- qui, en quelques mois, ont à peu près tout fait pour s'aliéner
les artistes et la population du Québec -- suggèrent, encouragent, permettent ou simplement tolèrent
que l'on joue, dans cette salle qui devait être
nôtre, l' hymne d'une puissance étrangère.
Ce fait -- en lui-même relativement insignifiant -- s'ajoute aux énormes gaffes déjà commises par
les autorités de La Place des Arts et la Corporation Sir Georges-Étienne Cartier, gaffes dont certaines ont
pris l'ampleur de catastrophes.
Pour que cette Place soit vraiment nôtre, une seule solution : la nationalisation. Ah! mais voilà: de
nationalisation, point! De municipalisation, point! Dixit M. Lesage. Personne ou presque n'a protesté.
L'affaire est passée sous silence.
Pendant ce temps, l'Union des artistes, qui avait accepté le moratoire (qui a permis que l'ouverture
officielle ait lieu) dans l'espoir que le gouvernement prendrait le problème en main, se trouve bel et bien
roulée: ce sont les artistes étrangers, ce sont les membres de l'Actors' Equity qui seront les premiers, et
peut-être les seuls à se produire dans cette salle que les artistes du Québec attendent depuis tant d'années.
Pendant ce temps, cette Place, payée de nos propres deniers, restera la propriété exclusive de quelques
grands bourgeois, au lieu d'être rendue à celui qui devrait en être l'unique propriétaire: le peuple du Québec.
(Car c'est cela et pas autre chose, une nationalisation: remettre au peuple ce qui lui revient.)
En attendant que notre gouvernement prenne ses responsabilités, que la direction actuelle de la Place des
Arts ait au moins la décence de ne pas imposer à un peuple à 80 p.c majoritaire l'hymne d'un pays étranger,
l'un des symboles du colonialisme anglo-saxon au Québec.
.....Et que les Canadiens français aient au moins la fierté de ne pas se lever lorsqu'on le joue en guise
d'ouverture officielle: il y a des circonstances où être debout, c'est s'abaisser et s'humilier.
Cet hymne n'et pas le nôtre, parce que le pays qu'il représente n'est pas le nôtre.
Nous le saluerons
lorsqu'il nous sera présenté comme celui d'un pays étranger, mais pas tant qu'on voudra le faire passer
pour notre hymne à nous. C'est pour saluer l'hymne et le drapeau du
Québec libre que tous ensemble nous nous lèverons
un jour. Ce jour-là sera celui de la dignité retrouvée.
Lisyane GAGNON